Du 26 Septembre au 28 Septembre 2019

Elephant Man – Mise en scène David Bobée
Théâtre


  • Inauguration de l'Espace Marc Sangnier, troisième et nouveau lieu du CDN de Normandie-Rouen
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Elephant Man – Mise en scène David Bobée

Rarement l’homme aura vécu dans une époque aussi fortement marquée par les pres- cripteurs de normes. L’image de soi n’a jamais été aussi présente dans la société, jamais la confusion n’a été plus grande ni mieux entretenue entre l’apparence et la valeur d’un individu. La société du spectacle a accouché d’une nouvelle hiérarchie où le clinquant éphémère est mieux considéré, estimé et rémunéré que l’utilité sociale ou l’élévation morale et intellectuelle.

Adapter et mettre en scène Elephant man aujourd’hui c’est donc raconter notre histoire telle qu’elle se construit ou se déconstruit actuellement, c’est tendre un miroir à notre époque, à ses dysfonctionnements, à ses violences symboliques.

Les monstres (puisque par étymologie ce sont ceux que l’on « montre ») disent toujours quelque chose de leur époque, de son regard sur le monde et sur elle-même. Dans la littérature puis le cinéma fantastiques, ils ont une fonction cathartique : ils servent à cris- talliser les peurs, les obsessions et les non-dits, qu’ils révèlent par leur irruption dans la société.

Mon adaptation se propose de rapporter le monstre au temps présent et d’en donner une traduction contemporaine. Car il cristallise des enjeux sociétaux et politiques d’au- jourd’hui. En revanche, fidèlement à la tradition narrative du fantastique, le véritable héros de l’histoire n’est pas le monstre mais celui qui lui est confronté, en l’occurrence le docteur Frederick Treves.

Treves arrache Merrick aux griffes des forains qui le produisaient comme bête d’exhibi- tion au nom de la morale et de l’altruisme… sans voir qu’il le prive alors d’un gagne-pain pour le contraindre à dépendre de la charité des puissants. Outré qu’il serve de spectacle payant pour les classes populaires, il fait de lui un objet de curiosité scientifique pour les classes favorisées, sans voir que dans ce changement son protégé n’en reste pas moins un objet offert aux mêmes voyeurismes.

Le prétendu « sauvetage » de John pose des questions classistes bien actuelles : y a-t-il une violence légitime des pauvres qui s’opposerait à une violence implicite des riches ? Dans sa relation avec Elephant man, qu’il croit toujours être dictée par la recherche du « bien », il va voir vaciller ses convictions morales et remettra en question ce qu’il croyait juste : qu’est-ce qu’une action authentiquement bonne ? Quelles sont les raisons pro- fondes qui nous y conduisent ? Qui définit la norme et sous quels critères ? Où commence l’anormalité ? La monstruosité se trouve de quel côté ? Du côté de celles et ceux qui la portent ou de celles et ceux qui la nomment et de fait la font exister ?

Pomerance souhaitait que les interprètes d’Elephant man jouent sans maquillage ni prothèse, comme pour mieux raconter l’humanité du monstre j’imagine. Je rejoins cette vision, d’abord parce que le théâtre n’est pas l’endroit du réalisme, du voyeurisme et de l’effet spécial mais bien celui de la représentation, de l’imaginaire et du signe poétique, ensuite et surtout parce qu’un handicap ne peut en aucun cas devenir un déguisement – pas même un costume.

Le visage nu de Joey Starr s’offrira comme écran pour la projection de toutes les causes luttant contre la discrimination et le rejet. C’est le regard des autres personnages qui construira sa monstruosité dans l’esprit du spectateur. Cette gueule, cassée et sublime, deviendra le temps d’une soirée le visage de notre rapport à la différence et une véritable leçon de tolérance. Telle est la force de cette pièce dont l’absence de morale finale nous laisse face à la violence, non plus du monstre mais à celle de la société telle qu’elle ne va pas. La fin nous abandonne à notre responsabilité face à l’intolérance et à la violence des inégalités auxquelles nous semblons si facilement consentir.

David Bobée

 

Générique

mise en scène David Bobée
texte Bernard Pomerance
traduction Pascal Colin
adaptation libre David Bobée et Pascal Colin – assistanat à la mise en scène Sophie Colleu

création lumière Stéphane Babi Aubret – scénographie Aurélie Lemaignen et David Bobée – création musique Jean-Noël Françoise

création vidéo Wojtek Doroszuk

avec JoeyStarr, Béatrice Dalle, Christophe Grégoire, Michael Cohen, Clémence Ardoin, Gregori Miège, Xio Yi Liu, Radouan Leflahi, Papythio Matoudidi, Luc Bruyère, Arnaud Chéron

production Be My Productions, sous la direction de Yann Errera

coproduction CDN de Normandie-Rouen